« Dans 4 ou 5 ans on sera plus en République »


Les élus de Saint-Denis n’étaient pas dans la salle du conseil municipal ce mardi 22 mars, mais leurs oreilles ont dû siffler.

Cnférence de l'observatoire de la laïcité de Saint-Denis.

Nadia Remadna dans la salle du conseil municipal de Saint-Denis.

Ce soir-là, l’Observatoire de la laïcité invitait Nadia Remadna, fondatrice de la « Brigade des mères », qui a récemment publié Comment j’ai sauvé mes enfants. Cette mère de quatre enfants dénonce la montée du « communautarisme », de la « radicalisation » et de « l’islamisme ». Pour elle, les cités de Sevran sont des « terrains de guerre » : « Daesh, c’est à côté ».

Et elle n’est pas tendre avec les élus de banlieue (en particulier Stéphane Gatignon, le maire de Sevran, où elle réside), qu’elle accuse de financer les associations salafistes. Dans la même veine, Soad Baba-Aïssa de l’association Femmes solidaires dénonce « la compromission des politiques avec la mouvance islamiste. » Murmure d’approbation dans la salle. Ce discours catastrophique est relayé par les tracts distribués à l’entrée de la salle, comme celui-ci marqué à l’en-tête de l’Observatoire de Laïcité : « Sevran, ni aucune ville, ne deviendra un fief islamiste ! Avec Nadia (Remadna), nous affirmons que nous voulons des écoles dans nos quartiers, pas des mosquées ! »

Ou encore cette reproduction de l’article d’Ahmed Meguini, daté du 15 mars 2016, qui s’achève sur ces mots : « Sevran est une ville tombée entre les mains des islamistes, Sevran est devenu un Khalifa à 40 minutes de Paris. Partout l’islam radical s’est substitué à la République dans cette ville, je le redis et je pèse mes mots : la ville de Sevran est une territoire annexé par l’islamisme, un territoire où des Français qui choisissent de ne pas se soumettre à ces nouveaux maîtres se mettent gravement en péril. »

Le parcours de Nadia Remadna est touchant, tout le monde en conviendra : son retour en Algérie à 15 ans, l’enfermement imposé par son père, puis, en France, par le mari de ses enfants, son engagement de longue date dans les quartiers… Pourtant, de là à affirmer que « les banlieues sont déjà islamisées et arabisées », que « dans 4 ou 5 ans on sera plus en République » ( !), que « le danger est à Saint-Denis, à Aubervilliers, à Pantin… », c’est une tout autre chose ! D’ailleurs, « ils sont partout ! », et « ils vont bientôt arriver chez les Parisiens. » Ce « ils », répété maintes fois mais jamais précisément défini, est-ce que ce sont les islamistes ? les Musulmans ? : « Ce ne sont pas les Alsaciens qui sont en train de tuer, il faut arrêter de mentir aux gens ! » On ne sait plus très bien.

Tract de l'Obesrvatoire de la laîcité, distribué à la conférencede Nadia Remadna, le 22 mars 2016.

Tract de l’Observatoire la laïcité de Saint-Denis.

Il y a quelque chose de troublant à voir la salle applaudir aussi chaudement de telles déclarations. Le trouble va crescendo au cours du débat qui suit. Dans les interventions du public, souvent le même flou dans le propos, et quelques raccourcis terribles : « L’islamophobie, ce sont les médias qui inventent ce genre de choses » ; « La religion musulmane, il faudrait l’attaquer sur le droit des femmes » ; « Le voile est en train d’envahir le sport »

Derrière le ton vindicatif de la plupart de ces remarques, une grande confusion qui glisse rapidement du voile à l’islam, de l’islam au terrorisme, aux attentats. (Par contre, il ne sera pas question ni de Syrie, ni de Libye, ni d’Irak…)

Parmi la soixantaine de personnes dans le public, une voix discordante, celle d’une Dionysienne qui déplore les divisions que ce genre de discours produit : « Moi, je porte le voile, je suis musulmane, on n’est pas tous des intégristes. » Pour elle, plus que la laïcité, c’est le manque de moyens dans les écoles qui est en cause. Elle est venue avec deux jeunes filles, qui renoncent à poser leur question et partent avant la fin : « On est déçues. »

C’est le moins que l’on puisse dire !

La partie la plus intéressante de l’intervention de Nadia Remadna fut sans nul doute le récit de son expérience de travailleuse sociale dans plusieurs communes du 93. « Les institutions tapent sur les mamans des banlieues : on dit qu’on est démissionnaire, qu’on laisse traîner nos enfants. Moi, des mères démissionnaires, je n’en ai jamais vues. » Ou encore sa dénonciation de la politique du chiffre : « Dans le travail social, on nous demande de faire du chiffre : ‘Combien avez-vous de gens suivis ?’ Il vaut mieux avoir 50 dossiers mal traités que dix bien accompagnés. »

On quitte la salle avec le vague sentiment que l’Observatoire de la laïcité se sert de l’expérience de terrain de Nadia Remadna et de son légitime besoin de reconnaissance pour prouver que Saint-Denis est un foyer de radicalisation religieuse et de laisser-faire des élus locaux. Oui, leurs oreilles ont dû siffler ce soir, ainsi que celles de nombreux Dionysiens.


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3 réponses à « Dans 4 ou 5 ans on sera plus en République »

  1. raphael dit :
    Enfin quelqu’un qui dénonce ce que l’on voit depuis longtemps dans le jeu trouble de maires et leur volonté de récupérer les voix d’une partie de la population. Il s’agit pas d’attaquer une religion.
  2. Linda dit :
    Merci pour cet article !
    J’ai assisté à cette conférence, et dès les premières minutes je me suis sentie très mal à l’aise. J’ai réellement été choquée par les propos tenus tout au long de la soirée. Un réquisitoire contre les musulmans (même s’ils ne sont pas clairement nommés), contre les élus… Pas de mixité dans le public, à se demander comment la communication a été faite. Le débat ? Il n’y en a pas eu, tout le monde était d’accord pour « attaquer » cette religion. A part en effet cette femme, cette « voix discordante ». J’aurai aimé intervenir, malheureusement on ne semblait pas pressé de me laisser parler, laissant d’autres intervenir plus qu’à leur tour. Je suis donc partie…
    Pour moi, l’Observatoire de la laïcité n’a pas été créé POUR la laïcité, mais CONTRE une religion.

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