Bonne rentrée !

« Le retour à une laïcité sereine et paisible, qui préserve la neutralité de l’Etat et la libre conscience des citoyens dans le respect des convictions religieuses des uns et des autres, est nécessaire, si la France veut demeurer la patrie des droits de l’homme et de la femme ».Bonjour tout le monde !

Oui, à nous aussi vous nous avez manqué. Promis. Wallah. Pardon je m’égare.

Donc oui on a fait une pause estivale, nous. Mais les fantasmes et délires identitaires, non.

Donc en guise de rentrée voici deux articles qui permettent de revenir sur les polémiques savamment orchestrées de cet été et de ce début de rentrée.

Le premier provient du site les Décodeurs, du Monde et s’intitule : « Islam et « agressions vestimentaires » : le grand emballement des faits divers ».

Le second est une tribune parue dans le Monde, avec pour titre:  Le fondamentalisme laïc fragilise la France des droits de l’homme et de la femme ».

Comme il est payant nous vous le mettons ci-après. De rien. Il va sûrement plaire à nos amis de l’Observatoire de la laïcité de Saint-Denis.

 

LE MONDE |  Mis à jour le | Par Farhad Khosrokhavar (Directeur d’études à l’EHESS et directeur du Centre d’analyse et d’intervention sociologiques (Cadis, EHESS-CNRS)

Par Farhad Khosrokhavar, directeur d’études à l’EHESS et directeur du Centre d’analyse et d’intervention sociologiques (Cadis, EHESS-CNRS)

Il aura fallu l’article du New York Times et, avant cela, les affaires du « burkini » et les réactions internationales pour qu’en France on puisse donner la parole à ceux qui voudraient faire entendre une version apaisée de la laïcité et dénoncer les dérives d’un laïcisme frénétique, qui compte désormais interdire le foulard ou les insignes islamiques dans l’espace public et criminaliser ainsi, sur le long terme, le voile.

Ce courant où se rejoignent les féministes éradicatrices, la droite populiste, l’extrême droite pure et dure française et européenne et nombre d’intellectuels laïcistes étouffe littéralement la voix des laïques modérés comme Jean-Louis Bianco, Jean Baubérot, Michel Wieviorka, Etienne Balibar et des féministes ouvertes comme Françoise Gaspard et Christine Delphy, entre autres.

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L’enjeu est massif et fondamental : il s’agit, d’un côté, d’une vision intolérante de la laïcité fondée sur la substantialisation et la réification de la musulmane (pour ses tenants, le foulard est par essence le symbole de l’infériorité de la femme) ; de l’autre, d’une vision sereine de la laïcité, qui entend préserver la neutralité de l’Etat au sein d’une société civile diversifiée.

Intolérance républicaniste

La laïcité triomphante couronnée par la loi de la séparation des Eglises et de l’Etat en 1905 a été beaucoup plus tolérante que le laïcisme actuel, qui se prévaut d’une version intransigeante et qui se rapproche dangereusement de l’islamisme théocratique inversé : là où l’Arabie saoudite et l’Iran interdisent l’apparition des femmes non voilées dans l’espace public, le laïcisme entend délégitimer et interdire les femmes voilées dans l’agora (la loi proposée par Nicolas Sarkozy et défendue par l’extrême droite en France et dans une bonne partie de l’Europe ne va-t-elle pas dans ce sens ?).

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Il est vrai que l’intolérance républicaniste s’inscrit dans le droit démocratique français et demeure par conséquent beaucoup moins répressive que dans les cas islamistes mentionnés, mais l’attitude de fond demeure identique : il s’agit de mettre sous la tutelle de l’Etat les modes de comportement – en particulier vestimentaires – des minorités ou de ceux qui pourraient affirmer leur volonté de « différence légère ».

SI ALIÉNATION IL Y A DANS LE PORT DU FOULARD, ELLE EST VOLONTAIRE ET FONDÉE SUR L’AFFIRMATION DE SOI

Ces identifications entre le foulard, le fondamentalisme, la servitude de la femme en voile et le communautarisme musulman sont marquées par la méconnaissance de nombre de recherches empiriques sur les jeunes femmes voilées en France et en Europe. Celles-ci montrent qu’il y a dissociation entre la soumission traditionnelle et le nouveau foulard, de même qu’il n’existe pas, pour la plupart des jeunes femmes voilées, soumission à une autorité patriarcale. Il existe encore moins de lien entre le fondamentalisme religieux et le foulard (sauf chez les salafistes).

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Le foulard dans sa nouvelle version peut être l’expression de l’adhésion individuelle à une version orthodoxe de l’islam, la volonté de se distinguer des autres musulmans ou laïques, la quête d’un sens religieux sous une forme nouvelle, la volonté de renouer avec un passé musulman imaginaire, la recherche de soi dans une nouvelle forme de sociabilité… Dans l’écrasante majorité des cas, l’initiative vient des jeunes femmes et, si aliénation il y a, elle est de nature volontaire et fondée sur l’affirmation de soi de la femme et non sur la soumission au mari, au père, au frère ou à la mère. Mais alors, de quel droit décréter l’aliénation des autres femmes, en s’appuyant sur sa propre conception de la féminité ?

Injonctions contradictoires

Cette conception intolérante opère au nom de la laïcité, mais lui fait subir des distorsions notables :

– elle décrète un monoculturalisme français qui trancherait avec le multiculturalisme anglo-saxon, déniant toute variabilité de l’espace public au nom du monolithisme laïque (en fait laïciste) : toute entorse à ce code « universel » serait un « particularisme » susceptible d’être mis au ban de la société ;

– elle décrète la soumission de tous les citoyens au code laïque, surtout sur le plan vestimentaire, tout particulièrement au sujet des femmes. Le foulard serait le signe de l’asservissement au patriarcat et il faut que tous les citoyens et toutes les citoyennes se conforment au « modèle laïc » qui serait celui d’une femme sans voile, d’un homme sans insigne religieux. Surtout, ce point de vue implique le refus de toute manifestation de religiosité dans l’espace public.

UN DANGEREUX POPULISME PREND PRÉTEXTE DE LA LAÏCITÉ POUR JUSTIFIER L’INTOLÉRANCE VIS-À-VIS DES MUSULMANS

Cette version de plus en plus intransigeante de la laïcité s’est construite depuis les années 1980, avec la fixation définitive des populations musulmanes en France (l’affaire du foulard de Creil date de 1989). Elle devient de plus en plus répressive avec le temps, et le renouveau des attentats terroristes depuis 2012 (Merah, Nemmouche, frères Kouachi, Coulibaly…) l’a renforcée.

Plus la société est traumatisée (aux alentours de 250 morts dans les attentats djihadistes depuis janvier 2015) et plus les intellectuels et intellectuelles républicanistes ainsi que les politiciens populistes font porter la responsabilité aux musulmans et musulmanes en les accusant de briser le modèle républicain par leur comportement particulariste : les musulmanes porteuses du foulard seraient des fondamentalistes qui paveraient la voie au djihadisme.

Enfin, cette conception de la laïcité met les musulmans dans une camisole de force faite d’injonctions contradictoires : si on s’affirme comme musulman dans l’espace public, on est un fondamentaliste religieux, mais, en même temps, il faut dénoncer en tant que musulman les attentats terroristes des djihadistes et sortir de l’anonymat du citoyen musulman pour devenir musulman citoyen. Cette contradiction fait que, quoi que fasse le musulman, il est condamné d’avance.

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Cela n’est pas sans conséquences. Une partie des musulmans et des musulmanes pratiquants qui ont un niveau d’études élevé quittent la France et disent sans ambages qu’on les empêche en France de pratiquer sereinement leur religion. On leur impose un comportement et une tenue qui agressent leur liberté de conscience et leur empoisonnent la vie. Ceux et celles qui restent n’ont pas d’exemple de réussite. Par un effet naturel lié à la stigmatisation, ces musulmans qui restent peuvent être tentés par un fondamentalisme encore plus prononcé, comme solution de repli.

Les sirènes de l’islamisme radical

Quelques-uns peuvent écouter les sirènes de l’islamisme radical qui dénonce la France comme le théâtre de l’islamophobie et, même s’ils ne cèdent pas à cette incitation à la violence, ils peuvent se montrer réservés sur la coopération avec la République dans le combat légitime contre le djihadisme. En effet, comment peut-on dire, en tant que femme voilée « Not in my name » (pas en mon nom) au sujet de l’islamisme radical, si la tendance dominante dans la société française condamne les musulmanes porteuses de foulard et les traite de complices des fondamentalistes, voire des extrémistes ?

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Une autre conséquence est le rapprochement dangereux de cette version du républicanisme (incarnée par Nicolas Sarkozy et, dans une certaine mesure, par le premier ministre Valls, qui dit publiquement que le foulard est la servitude de la femme musulmane) avec les versions d’extrême droite en France et en Europe (Geert Wilders, l’un des chefs de file de l’extrême droite néerlandaise, a exprimé son admiration pour l’interdiction du « burkini » en France).

Une pédagogie appropriée

La France s’achemine sur le chemin dangereux d’un populisme qui prend prétexte de la laïcité et de la République pour justifier une attitude de plus en plus intolérante vis-à-vis des musulmans, et tout particulièrement de ceux qui affichent leur religion dans l’espace public. Cette attitude entraîne des conséquences dangereuses tant pour la République que pour la société, si on n’y met pas fin. Le retour à une laïcité sereine et paisible qui préserve la neutralité de l’Etat et la libre conscience des citoyens dans le respect des convictions religieuses des uns et des autres est nécessaire, si la France veut demeurer la patrie des droits de l’homme et de la femme.

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Cette France laïque a son passé culturel et politique, et les musulmans sont tenus de le respecter, mais cela doit aller de pair avec une pédagogie appropriée, fondée sur la persuasion et, surtout, sur le respect du musulman dans son altérité relative : tant qu’il ne devient pas fondamentaliste (montrant du prosélytisme, une volonté de forcer les autres à se conformer à un modèle de conduite stéréotypé) ou extrémiste (volonté d’en découdre avec la société démocratique), la France des droits de l’homme et de la femme se doit de respecter son choix existentiel, qui ne remet en rien en cause l’ordre public et républicain.

Farhad Khosrokhavar a notamment publié Radicalisation(Editions de la Maison des sciences de l’homme, 2014) et, avec David Bénichou et Philippe Migaux, Le Jihadisme. Le comprendre pour mieux le combattre  (Plon, 2015)

  • Farhad Khosrokhavar (Directeur d’études à l’EHESS et directeur du Centre d’analyse et d’intervention sociologiques (Cadis, EHESS-CNRS))

En savoir plus sur http://www.lemonde.fr/idees/article/2016/09/08/le-fondamentalisme-laic-fragilise-la-france-des-droits-de-l-homme-et-de-la-femme_4994630_3232.html#KSx4GIVukz0HJe3e.99

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